LE TEMPS DES FEMMES,
C’EST LE TEMPS DE L’ « OIKOS »
Forough Farrokhzad [1935-1967]
Y a-t-il un Temps féminin ?
Y a-t-il une Poésie féminine ?
Sans remonter le cours de ce
que Luce Irigaray appelle « le mystère oublié des généalogies
féminines » je parlerai de Forough Farrokhzad, dont la vie témoigne d’une
liberté qui ne cesse d’inspirer des générations de femmes. Peu d’œuvres, à part
celle de Sappho, ont su nous transmettre un regard sur le monde féminin.
Révolutionnaire en politique, Forough Farrokhzad ne l’est
pas moins en littérature, où elle se proclame l’adepte de Nima Yusshij et
dénonce les idoles qui servent d’alibi, à ses yeux, à l’embourgeoisement des
âmes et à l’asservissement de l’art.
Certes, la nouveauté de Forough par rapport à ce que l’on
appelle, de manière toujours un peu vague, la tradition est un fait
acquis, mais il ne faut pas oublier que l’apport de ce ton et de ce regard
nouveaux, loin de signifier la rupture avec une tradition dépassée, visait à
revivifier un style perdu, une écriture qui préférait l’économie des moyens et
la concision fulgurante à la rhétorique verbeuse et au pathos de bons
sentiments. Il est vrai qu’une certaine poésie moderne naît avec Forough, mais
quand on parle de la modernité de Forough, il s’agit de s’entendre sur le sens
exact des mots. Forough a mis en œuvre son étonnant génie de synthèse non pour
patauger dans les eaux tièdes du juste milieu, mais pour aiguiser ses propres
contradictions.
Forough reste vivante, non parce que ses poèmes sont de
morceaux de choix et de proie pour les auteurs d’anthologies et de manuels
universitaires, mais parce que, contrairement à la plupart de ses
contemporains, elle n’a pas triché, elle n’a pas manqué ses déchirements, ses
doutes, ses petitesses, ses rancœurs sous les oripeaux de la belle littérature.
Si les écrits qu’elle a laissés nous touchent encore, tous ses écrits et pas
seulement ses poèmes, mais jusqu’au moindre fragment, jusqu’aux pages raturées
de ses brouillons, c’est parce qu’ils demeurent un brûlant foyer de tensions. A
cet égard, il serait temps de dissiper une confusion trop longtemps entretenue
par les excès du structuralisme. S’il est évident que dans l’étude d’un auteur
la connaissance de la vie ne remplacera jamais celle de l’œuvre, que l’œuvre existe
en soi et pour soi, cela ne signifie pas que l’on doive se priver d’un
instrument précieux de compréhension du processus même de la création. La
portée d’une œuvre est liée à ses enjeux, non seulement aux déterminations qui
ont pesé sur son élaboration, mais à la place de l’œuvre dans la vie, de la vie
dans le siècle, à l’apport de l’œuvre au flux mouvant et changeant des idées et
des formes, à la fonction de l’écrivain dans la société. Bref, il s’agit de
réhabiliter l’histoire de la littérature. Dans le cas de Forough Farrokhzad,
les enjeux sont d’autant plus cruciaux qu’ils portent sur la conception même du
langage poétique qui, après elle, va basculer vers d’autres horizons. C’est
pourquoi, avant d’aborder l’analyse des textes en tant que tels, il importe de
les situer dans leur cadre historique et biographique.
Il est difficile d’être plus lucide
envers l’égalitarisme terrifiant qui, sous ses yeux, entraînait le nivelage de
toutes les valeurs esthétiques et culturelles sous le pied d’un utilitarisme
nauséeux. Forough a été la première à déchiffrer dans la société de son temps
des tares appelées à proliférer et à prospérer, de véritables maladies de l’âme
qui risquent à terme d’entraîner la mort de l’homme comme être pensant.
Les poètes ont un sixième sens qui
leur éclaire l’avenir.
La poésie possède
clairement le sens d’une résistance. Dans le cas de pays en guerre, ou occupés,
la poésie peut prendre la tente d’un combat idéologique. Cet aspect militant de
la poésie est une évidence pour de nombreux espaces en guerre, ou soumis à une
censure. Le sens subversif des mots assemblés dans le poème se double souvent
d’un renouvellement des formes plus ou moins radical : c’est un autre
combat, cette fois-ci interne au poème, et un travail fondateur de destruction-reconstruction.
Forough a toujours attaché une importance capitale à la composition de son
œuvre, à l’architecture de son livre. Sans doute, cette préoccupation a-t-elle
l’une des causes de l’extrême lenteur avec laquelle elle a préparé l’élaboration
et la publication de ses recueils de poèmes. En fait, il ne s’agissait pas
seulement pour lui de réunir dans un seul volume des poèmes épars, mais de les
intégrer dans une forme douée d’une forte cohésion, d’une nécessité organique.
Il va de soi que le titre qui va finalement couronner
cette somme et lui donner à jamais un sens, ce titre est venu signer un projet
qui, longtemps avant de se déclarer et de tenter de s’accomplir, a été le fil
conducteur latent d’une inspiration paresseusement et savamment orientée. Le
charme vagabond de la poésie est de se plier à la vie, en quoi elle est proche
du journal intime. C’est pourquoi une œuvre poétique donne toujours quelque
prise à l’illusion rétrospective. Toute la question est de savoir si la forme
qui satisfait enfin l’esprit et le cœur, l’œil et l’oreille, est une illusion
ou au contraire une construction qui se révèle sa charpente qu’au terme d’un
long et capricieux parcours. Parler d’inspiration à propos de la poésie, c’est
rappeler qu’elle est tissée d’une succession de moment de hasard ou, si l’on
préfère, de grâce. Et, portant, cette succession apparemment décousue, car tel
est le prix de la liberté, de l’improvisation, obéit de manière secrète à une
exigence d’unité ; elle est mue par un dessein. Forough avait très tôt pressenti que
le mot de liberté couvrirait un jour le contraire de ce qu’il était censé
signifier pour les partisans de l’idée de progrès. Elle savait qu’il était vain
de lutter contre une abjection appelée un jour à devenir universelle. Elle en
avait déduit qu’il n’y avait désormais pas d’autre chemin pour la poésie que
d’affronter cette abjection pour y puiser les éléments d’une beauté nouvelle.
En tout cas, elle nous a laissé, par son diabolique
courage et par son incurable optimisme, par sa foi dans l’art, en dépit de
tout, un admirable exemple de résistance à une ignominie sociale qui ne devait
cesser de grandir et qui, aujourd’hui, étale sous nos yeux ses tristes
turpitudes.
Le remariage de son père, le colonel Mohammad Farrokhzad,
alors que la future poétesse n’a que seize ans, va marquer profondément sa
sensibilité. Il serait simpliste d’expliquer sa vocation de poète par cette
blessure, mais comment nier l’incidence d’une situation ressentie par elle
comme un abandon sur son œuvre, sur sa vision du monde. Nul doute que
l’incurable nostalgie du paradis perdu qui retentit dans ses plus beaux vers
provient de cette faille. On ne peut dissocier sa création poétique de ce
déchirement existentiel auquel elle devra son identité, son frémissement et
aussi sa fragilité, sa relativité. Le travail souterrain qui a suivi
cette brusque révélation de sa solitude et de sa singularité, bien qu’il
n’explique en rien son éveil à la
Poésie, et encore moins son génie poétique, entrera certainement pour beaucoup dans sa volonté d’être poète.
Par là même, les traces indélébiles que laissera dans son âme cette expérience
précoce d’un délaissement éprouvé comme une véritable déréliction, forgeront la
fondamentale ambiguïté de son attitude envers la vie, envers le monde et
surtout envers le langage. On peut même identifier l’éveil en elle de la
vocation poétique à ce passage du délaissement à la déréliction, mot chargé de
connotations coraniques, qui désigne l’état d’abandon de l’homme par Dieu. Le
sentiment de déréliction est celui-là éprouvé par le Christ au Jardin des
Oliviers, quand il reprocha à son père de l’avoir abandonné. La déréliction,
c’est le désespoir de l’âme laissée à elle-même, de l’âme qui se sent exclue de
la grâce divine.
L’usage poétique de la parole est scellé par cet
agrandissement de la destinée individuelle en drame universel, cosmique, le
drame de l’humanité déchue. On peut donc parler de prise de parole du poète,
comme on parle de prise d’un sacrement.
Sa poésie, c’est, d’une part, la vie faite œuvre, l’être
et le temps humains transmués en langage, mais c’est en même temps la création
poétique saisie à jamais dans sa gangue de chair : c’est ce patient
assemblage de mots qui fait un poème, cette constellation sans cesse changeante
et mouvante de poèmes qui fait un livre, mots et poèmes révélés dans leur
fragilité, emportés dans un courant qui est celui de l’existence, avec tout ce
que celle-ci comporte de rare et de banal, d’unique et de commun, de fugace, de
hasardeux et d’éternel. Cette osmose qui rend l’œuvre et la vie aussi
indissociables que des vases communicants explique le choix par Forough d’un
terme aussi surprenant au premier abord que celui de Prisonnière pour titre du
premier de ses projets aboutis. Il est vrai qu’il ne s’agissait pas d’un titre
général, mais aussi partiel que soit le regroupement de poèmes qu’il était
appelé à désigner, un mot porteur sous la plume d’une poétesse aussi éprise de
perfection et aussi soucieuse d’affirmer ses ambitions que l’était Forough. Ses
poésies décrivent un voyage initiatique. En dépit de la division thématique et
de la fragmentation en poèmes distincts, il est aisé d’y lire une histoire, une
histoire intérieure, l’histoire d’une âme. Son œuvre est composée de cinq
recueils qui dessinent une courbe descendante.
Si Forough avait eu le temps de
développer ses idées, on imagine quel étrange système de la mode en serait
sorti !
Daniela
Zini
Copyright
© 3 febbraio 2013 ADZ

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