domenica 28 gennaio 2018

LE TEMPS DES FEMMES, C’EST LE TEMPS DE L’ « OIKOS » de Daniela Zini


LE TEMPS DES FEMMES,

C’EST LE TEMPS DE L’ « OIKOS »

Forough Farrokhzad [1935-1967]



Y a-t-il un Temps féminin ?
Y a-t-il une Poésie féminine ?
Sans remonter le cours de ce que Luce Irigaray appelle « le mystère oublié des généalogies féminines » je parlerai de Forough Farrokhzad, dont la vie témoigne d’une liberté qui ne cesse d’inspirer des générations de femmes. Peu d’œuvres, à part celle de Sappho, ont su nous transmettre un regard sur le monde féminin.
Révolutionnaire en politique, Forough Farrokhzad ne l’est pas moins en littérature, où elle se proclame l’adepte de Nima Yusshij et dénonce les idoles qui servent d’alibi, à ses yeux, à l’embourgeoisement des âmes et à l’asservissement de l’art.
Certes, la nouveauté de Forough par rapport à ce que l’on appelle, de manière toujours un peu vague,  la tradition  est un fait acquis, mais il ne faut pas oublier que l’apport de ce ton et de ce regard nouveaux, loin de signifier la rupture avec une tradition dépassée, visait à revivifier un style perdu, une écriture qui préférait l’économie des moyens et la concision fulgurante à la rhétorique verbeuse et au pathos de bons sentiments. Il est vrai qu’une certaine poésie moderne naît avec Forough, mais quand on parle de la modernité de Forough, il s’agit de s’entendre sur le sens exact des mots. Forough a mis en œuvre son étonnant génie de synthèse non pour patauger dans les eaux tièdes du juste milieu, mais pour aiguiser ses propres contradictions.
Forough reste vivante, non parce que ses poèmes sont de morceaux de choix et de proie pour les auteurs d’anthologies et de manuels universitaires, mais parce que, contrairement à la plupart de ses contemporains, elle n’a pas triché, elle n’a pas manqué ses déchirements, ses doutes, ses petitesses, ses rancœurs sous les oripeaux de la belle littérature. Si les écrits qu’elle a laissés nous touchent encore, tous ses écrits et pas seulement ses poèmes, mais jusqu’au moindre fragment, jusqu’aux pages raturées de ses brouillons, c’est parce qu’ils demeurent un brûlant foyer de tensions. A cet égard, il serait temps de dissiper une confusion trop longtemps entretenue par les excès du structuralisme. S’il est évident que dans l’étude d’un auteur la connaissance de la vie ne remplacera jamais celle de l’œuvre, que l’œuvre existe en soi et pour soi, cela ne signifie pas que l’on doive se priver d’un instrument précieux de compréhension du processus même de la création. La portée d’une œuvre est liée à ses enjeux, non seulement aux déterminations qui ont pesé sur son élaboration, mais à la place de l’œuvre dans la vie, de la vie dans le siècle, à l’apport de l’œuvre au flux mouvant et changeant des idées et des formes, à la fonction de l’écrivain dans la société. Bref, il s’agit de réhabiliter l’histoire de la littérature. Dans le cas de Forough Farrokhzad, les enjeux sont d’autant plus cruciaux qu’ils portent sur la conception même du langage poétique qui, après elle, va basculer vers d’autres horizons. C’est pourquoi, avant d’aborder l’analyse des textes en tant que tels, il importe de les situer dans leur cadre historique et biographique.  
Il est difficile d’être plus lucide envers l’égalitarisme terrifiant qui, sous ses yeux, entraînait le nivelage de toutes les valeurs esthétiques et culturelles sous le pied d’un utilitarisme nauséeux. Forough a été la première à déchiffrer dans la société de son temps des tares appelées à proliférer et à prospérer, de véritables maladies de l’âme qui risquent à terme d’entraîner la mort de l’homme comme être pensant.
Les poètes ont un sixième sens qui leur éclaire l’avenir.
La  poésie possède clairement le sens d’une résistance. Dans le cas de pays en guerre, ou occupés, la poésie peut prendre la tente d’un combat idéologique. Cet aspect militant de la poésie est une évidence pour de nombreux espaces en guerre, ou soumis à une censure. Le sens subversif des mots assemblés dans le poème se double souvent d’un renouvellement des formes plus ou moins radical : c’est un autre combat, cette fois-ci interne au poème, et un travail fondateur de destruction-reconstruction. Forough a toujours attaché une importance capitale à la composition de son œuvre, à l’architecture de son livre. Sans doute, cette préoccupation a-t-elle l’une des causes de l’extrême lenteur avec laquelle elle a préparé l’élaboration et la publication de ses recueils de poèmes. En fait, il ne s’agissait pas seulement pour lui de réunir dans un seul volume des poèmes épars, mais de les intégrer dans une forme douée d’une forte cohésion, d’une nécessité organique.
Il va de soi que le titre qui va finalement couronner cette somme et lui donner à jamais un sens, ce titre est venu signer un projet qui, longtemps avant de se déclarer et de tenter de s’accomplir, a été le fil conducteur latent d’une inspiration paresseusement et savamment orientée. Le charme vagabond de la poésie est de se plier à la vie, en quoi elle est proche du journal intime. C’est pourquoi une œuvre poétique donne toujours quelque prise à l’illusion rétrospective. Toute la question est de savoir si la forme qui satisfait enfin l’esprit et le cœur, l’œil et l’oreille, est une illusion ou au contraire une construction qui se révèle sa charpente qu’au terme d’un long et capricieux parcours. Parler d’inspiration à propos de la poésie, c’est rappeler qu’elle est tissée d’une succession de moment de hasard ou, si l’on préfère, de grâce. Et, portant, cette succession apparemment décousue, car tel est le prix de la liberté, de l’improvisation, obéit de manière secrète à une exigence d’unité ; elle est mue par un dessein. Forough avait très tôt pressenti que le mot de liberté couvrirait un jour le contraire de ce qu’il était censé signifier pour les partisans de l’idée de progrès. Elle savait qu’il était vain de lutter contre une abjection appelée un jour à devenir universelle. Elle en avait déduit qu’il n’y avait désormais pas d’autre chemin pour la poésie que d’affronter cette abjection pour y puiser les éléments d’une beauté nouvelle.
En tout cas, elle nous a laissé, par son diabolique courage et par son incurable optimisme, par sa foi dans l’art, en dépit de tout, un admirable exemple de résistance à une ignominie sociale qui ne devait cesser de grandir et qui, aujourd’hui, étale sous nos yeux ses tristes turpitudes.
Le remariage de son père, le colonel Mohammad Farrokhzad, alors que la future poétesse n’a que seize ans, va marquer profondément sa sensibilité. Il serait simpliste d’expliquer sa vocation de poète par cette blessure, mais comment nier l’incidence d’une situation ressentie par elle comme un abandon sur son œuvre, sur sa vision du monde. Nul doute que l’incurable nostalgie du paradis perdu qui retentit dans ses plus beaux vers provient de cette faille. On ne peut dissocier sa création poétique de ce déchirement existentiel auquel elle devra son identité, son frémissement et aussi sa fragilité, sa relativité. Le travail souterrain qui a suivi cette brusque révélation de sa solitude et de sa singularité, bien qu’il n’explique en rien son éveil à la Poésie, et encore moins son génie poétique, entrera certainement pour beaucoup dans sa volonté d’être poète. Par là même, les traces indélébiles que laissera dans son âme cette expérience précoce d’un délaissement éprouvé comme une véritable déréliction, forgeront la fondamentale ambiguïté de son attitude envers la vie, envers le monde et surtout envers le langage. On peut même identifier l’éveil en elle de la vocation poétique à ce passage du délaissement à la déréliction, mot chargé de connotations coraniques, qui désigne l’état d’abandon de l’homme par Dieu. Le sentiment de déréliction est celui-là éprouvé par le Christ au Jardin des Oliviers, quand il reprocha à son père de l’avoir abandonné. La déréliction, c’est le désespoir de l’âme laissée à elle-même, de l’âme qui se sent exclue de la grâce divine.
L’usage poétique de la parole est scellé par cet agrandissement de la destinée individuelle en drame universel, cosmique, le drame de l’humanité déchue. On peut donc parler de prise de parole du poète, comme on parle de prise d’un sacrement.
Sa poésie, c’est, d’une part, la vie faite œuvre, l’être et le temps humains transmués en langage, mais c’est en même temps la création poétique saisie à jamais dans sa gangue de chair : c’est ce patient assemblage de mots qui fait un poème, cette constellation sans cesse changeante et mouvante de poèmes qui fait un livre, mots et poèmes révélés dans leur fragilité, emportés dans un courant qui est celui de l’existence, avec tout ce que celle-ci comporte de rare et de banal, d’unique et de commun, de fugace, de hasardeux et d’éternel. Cette osmose qui rend l’œuvre et la vie aussi indissociables que des vases communicants explique le choix par Forough d’un terme aussi surprenant au premier abord que celui de Prisonnière pour titre du premier de ses projets aboutis. Il est vrai qu’il ne s’agissait pas d’un titre général, mais aussi partiel que soit le regroupement de poèmes qu’il était appelé à désigner, un mot porteur sous la plume d’une poétesse aussi éprise de perfection et aussi soucieuse d’affirmer ses ambitions que l’était Forough. Ses poésies décrivent un voyage initiatique. En dépit de la division thématique et de la fragmentation en poèmes distincts, il est aisé d’y lire une histoire, une histoire intérieure, l’histoire d’une âme. Son œuvre est composée de cinq recueils qui dessinent une courbe descendante.
Si Forough avait eu le temps de développer ses idées, on imagine quel étrange système de la mode en serait sorti !


Daniela Zini
Copyright © 3 febbraio 2013 ADZ

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